05/01/05
Je n’ai eu de cesse d’attendre que la nuit me protège pour me saisir de toi, unique canevas de mes douleurs, dont la rugosité des feuilles sèche mes larmes lorsque mon cœur s’épanche.
Tu seras celui qui témoignera de cette vie qui chavire à présent, si je consens à m’euthanasier, m’arrachant à la corde qui me pend à une destinée sans prises, à un corps qui se traîne de menaces en coups, ballottant vers le défilé sans fin des orages qui s’annoncent.
Qui voudra encore d’un estropié comme moi ? mon seul espoir, celui d’apprendre à vivre sous les gestes savants de deux bras aimants, m’apparaît inconcevable, au su de cette évidence qui fait dire aux femmes qu’elle veulent qu’on les soutienne, les relève, les flatte et comble leurs sentiments d’illusions, puisqu’elles se donnent à ceux qui pourront assouvir leur égoïste de réconfort.
07/01/05
Malgré tous ces subterfuges destinés à occulter ma condition de bagnard, ne faisant que m’encombrer davantage, je sombre dans l’incompréhension qui me cerne et le poing qui m’écrase. J’essaie de faire semblant, jouant le rôle d’un mec normal, limite insignifiant, lorsque je voudrais hurler que je n’en peux plus, que je méprise tous ceux qui m’exposent leurs petits tracas, j’exècre les gens en général, je suis dégoûté des hommes, j’ai pitié des femmes, et je me hais par la même occasion.
Combien d’interminables journées devrais-je me débattre entre… et les autres qui me jaugent comme si j’étais leur égal ?
Non, je suis pire que vous, je suis la quintessence de votre ignorance, vos frustrations vos biles et vos douleurs d’enfants gâtés. Je suis une créature malformée, qui n’a pas eu l’espace ni le loisir de bâtir une conscience et des reflexes, une sociabilité et tout ce qui fait l’intérêt qu’ont les une pour les autres.
19/01/05 matin
Elle a planté ses yeux bleus dans ma peau. J’en crève.
Son sourire a distillé mon âme en de multiples pointes qui vrillent la solitude amusée que je me plaisais à cultiver jusqu’alors, au-delà de ma haine des autres.
Je n’étais pas prêt à aimer encore, perdu dans la fatalité que m’imposait Sa haine. Ma servitude me brûle, cette inconscience d’un sentiment que je n’ai pas voulu mais, qu’au fond de mon âme, j’attendais avec délectation, me décolle de toutes les illusions que j’avais placé en œillères.
Je suis nu, pantelant, titubant entre les passions et la douleur d’aimer, ivre de sentiments que je n’ai pas même le droit de frôler, et abattu par la certitude imposée à mes sens écorchés.
Je l’aime, lorsque je ne suis pas fait pour l’aimer. Alors je me fais violence, tout en sachant que je ne pourrais pas étouffer cette flamme qui me consume.
19/01/05 soir
Dans l’univers des bienheureux, vers lequel je me suis hissé, faisant fi à mes chaînes et mes plaies, je ne me corresponds plus. A force de panser les aspérités qui gênent, je n’ai plus que ma peau qui veut croire qu’on ne la changera pas selon la volonté imprimée par les sans soucis.
Elle s’est tue. Mon ignorance affichée à dû avoir raison du rêve que je m’apprêtais à suivre, dans l’insouciance d’un estropié qui s’apprête à emprunter un chemin qui ne réussit qu’à ceux qui n’ont rien à reprocher à la vie.
Je la regarde s’éloigner par la fenêtre, dans la neige qui s’enfonce sous ses pas, la nuit qui éloigne son image, ces yeux qui n’ont que le souvenir d’un regard que je ressens toujours, lorsque j’entends la silhouette qui s’en va.
Le désir de m’accrocher a été vain, face à la raison de ma désespérance : elle s’échappe et c’est tant mieux.
19/01/05 nuit
La haine de chaque instant passé sans que je l’aie voulu, de chaque geste perdu dans la mécanique du temps, broyant ma volonté comme on efface un rêve ; sans bavure.
Sinistre épave à la merci du vent et des éléments, sans âme et sans horizon. Il faudra bien un jour qu’il échappe aux autres ; où qu’il arrête de bourlinguer à l’inconnu comme on se jetterait dans une destinée sans bornes.
Il faut que je sache ce que vaut le rapport à l’autre, la recherche de son bonheur en reflet à la plénitude de l’être aimé. Il faut que je goûte à l’imprescriptible empreinte que laisse chaque enlacement de vies, pour savoir au moins ce qui les fait s’élancer jusqu’à l’acte comme on va à une éternité promise dès l’enfance. Je veux aimer sans craindre que mes barreaux se dressent entre moi et les autres.
Je veux croire que je peux brusquer la fatalité qui m’enserre pour modeler ma destinée à l’image de mes songes.
Bref, je veux vivre comme je l’entends, avec le choix de saisir à pleines mains les chances lorsqu’elles parviennent à ma hauteur.
20/01/05
J’ai réussit, je crois, à la faire s’éloigner et mes regrets accompagnent la distance qui s’accroit à nouveau. J’ai lâchement revendu mes sentiments les plus purs pour un peu plus de vie, un peu moins de pleurs. Je me hais.
D’un revers de main, j’ai balayé tout espoir de donner corps à mon existence pour continuer à suivre le chemin insipide qui se déroule sans fin devant moi depuis l’enfance, triste avenir d’ornières et de bosses que je devrais affronter seul, puisque j’ai refusé de l’emprunter à deux. A deux, on se soutient, se soulève, s’encourage et on se tient l’un à l’autre. A deux, elle aurait dû supporter mes souffrances et son abandon devant l’évidence de l’inextricable m’aurait empêché de me dissimuler encore que je suis dans l’impasse.
Je préfère me mentir et avancer seul.
21/01/05
Dans l’atmosphère enfumée de la pièce, c’est la déraison tranquille de multitudes de vies semblables qui s’épanche, perdues dans les vapeurs de l’alcool et des gestes lents qui, s’ils n’étaient pas hissés à hauteur de règles, et exécutés avec le sérieux de celui qui sait ce qu’il fait, donneraient l’impression ridicule d’enfants qui jouent un rôle avec le sérieux de leur conviction. L’un porte un petit verre à la bouche, goûtant savamment un liquide bleuâtre tout en disant « c’est de la vodka et du muscat là-dedans ; ça va… Au troisième verre, tu t’habitues ». Boire pour boire, être vu et montrer. La cigarette coincée négligemment entre deux doigts, une secousse de la main pour éparpiller les cendres sur la table, le regard glissant des cartes aux yeux de la joueuse d’en face, puis à l’échancrure de sa chemise, avant de retourner sur le tas de cartes qui s’accumulent au centre du jeu.
23/01/05
Il y a des moments plus prompts aux rêveries que d’autres. Un dimanche qui se couche dans la fenêtre arrière de la voiture roulant sur le périphérique en est un. Ce jour-là contient en lui-même l’évocation d’un temps en éternel recommencement.
IL soulève, amer, le drap des regrets accumulés toute la semaine passée, encombrant l’âme d’une nuée âcre qui, par endroits, brille sous le souvenir gracieux d’instants qu’on aimerait éternels.
Le ciel noie sous l’étreinte de ses bras sombres les derniers éclats du jour ; et mon regard, les talonnant en vain, se perd dans l’encre invisible de mes songes.
Je la revois encore, ses yeux bleus tutoyant l’infini, son sourire soulevant un visage doux et triste où la quiétude affleure, modulant sa voix en notes claires. D’autres pourront gâcher à leur guise cette tranquille expression de la grâce, alors que moi, dont la seule faiblesse est d’avoir succombé, je devrais me débattre encore contre l’idée persistante que c’est au précipice qu’on me pousse, après m’avoir privé de tous les délices d’une vie qui n’aura jamais vraiment su se donner les moyens de son ambition.
25/01/05
Je vais essayer de cesser de tourner autour de mes états d’âme et venir à bout de ma seconde nouvelle, « Dimanche ».
Tous ces « je » m’encombrent un peu trop, je crois, pour que je parvienne à ramasser mes mots autour de l’édification de l’entreprise débutée voilà un an comme un prélude à l’univers rêvé que je tendrais ensuite entre moi et mon imaginaire, afin de réussir enfin à rendre corps à cette part regrettée de mon être qui s’est perdue à l’orée de l’adolescence.
J’ai le souvenir de contrées fantasques formées de bribes de réalités qui, montées en mosaïques par l’insouciance des rêves, faisaient de moi un voyageur égaré dans un inconnu qu’il avait déjà rencontré auparavant dans la multitude, mais dont les combinaisons inattendues formaient un tout cohérant de personnages, de lieux, de gestes… Que j’ai perdu depuis, et que seules les feuilles de papier peuvent rendre à leur envol. Je pense donc que je vais momentanément arrêter de noircir des cahiers en y laissant chaque jour les rancœurs accumulée, pour me recolorer sous les teintes pastels de mes rêves d’enfants.
Elle, que je n’ai pas oublié, y aura une bonne place.
Je la ferais vivre à mes côtés dans cette histoire sans fin que mon adolescence avait laisser sans suite.
La réalité étant sans issues, autant chercher la vie autre part…
27/01/05
Je n’ai jamais été aussi faux, expansif, souriant, que ces derniers jours, pendant lesquels ma lâcheté a résolu de détruire tout espoir entre mes sentiments et elle, esquivant toute rencontre, sapant toutes les passerelles qui s’apprêtaient à l’atteindre, pour parvenir enfin à faire capituler les branches qui ployaient à se rompre vers un but […]
07/02/05
Elle ressemble à une de ces héroïnes de roman au visage dessiné pour contenir tous les sentiments dans un bronze immuable, que l’inconstance des humeurs ne semble pas atteindre.
En dépit de ce masque, elle n’en donne pas moins l’impression souveraine qu’elle est faite de l’écume des passions contenues, et ses grands yeux repeignent les cœurs qu’elles accrochent aux accents changeants d’un ciel tourmenté.
Peu importe le reste, si mes songes me poursuivent, il faut qu’ils s’attachent à mes pas pour qu’enfin, je puisse m’approcher de ces bras qui m’enivrent et que mes rêves, au moins, survivent à mon destin.
10/02/05
Que faut-il croire de l’intérêt soudain qu’on me porte, la place conséquente que je prends dans ma classe, les amitiés qui se forment, les sourires qui m’accrochent ? Suis-je celui qui s’évertue à être plaisant et sociable en leur compagnie ?
Je sais pourtant
la réponse. Elle affleure chaque nuit pour me rappeler que ma seule issue est de me suffire dans mon éternel bancalité, puisqu’on m’a condamné à vivre à jamais hanté par la sensation que toutes les taches qui souillent ma mémoire et mes perceptions de monde qui m’entoure sont autant de blessures qui m’ont privé d’un élément vital à ma progression dans l’univers des bienheureux.
Je suis condamné à ne pas pouvoir être.
J’ai refusé de croire en son intérêt, et ai stupidement fui toute rencontre, toute parole.
Et pourtant, je ne me suis jamais autant arrangé pour la croiser et la contempler à loisir ; impunément.
11/02/05
Tandis que mes regrets s’arrangent pour me rappeler aux occasions perdues, je cours derrière l’inaccessible visage que la plénitude, haineuse, a prise pour me narguer jusqu’aux recoins les plus sombres de mon ombre ; éreinté sous l’effort demandé pour que persiste ce masque dont je dupe les autres.
Le ciel qui plonge dans les travers dilettantes de l’automne passé, hésitant à se sécher enfin, s’éponge en un crachin, me rappelant à mes pérégrinations d’antan, dont les pensées s’humectaient les lèvres dans mes larmes, osant frôler certains songes ocres où l’idée assassine affleurait lâchement.
J’ai abandonné, ces derniers jours, les éclats déchirés de ma conscience obèse, pour savoir jusqu’où une coquille vide peut pousser l’affront d’oublier sa substance et jouer à s’effacer dans la foule hilare.
12/02/05
Dis-moi par quel miracle je pourrais m’endormir un jour sans craindre que le prochain m’achève, puisque, dans le chemin où on me traîne, l’issue n’a pas encore été crée, s’accommodant de la lenteur du temps.
Je me languis de toi comme je me languissais d’elle, la première fois, et, comme avant, mon regard s’est perdu dans les volutes ensorcelants de mes rêves de gosses, nimbées par ce besoin intime de fuir la réalité qui me poisse.
25/02/05
S’il faut que je me penche, plus tard, sur la genèse de mes différentes vies, ce sera dans cette chambre, où je retrouverais les liasses de feuilles noircies par mes non-dits passés. Je serais alors devenu quelqu’un puisque, m’étant arraché aux mains qui m’ont faites, puis défaites, j’aurais comblé ma vie et balayé ses ruines.
Ce sera un matin, avant l’aube.
J’aurais roulé dans la nuit finissante, sur les autoroutes que j’avais placé entre ce lieu et moi, laissant pour quelques heures d’autres lieux, d’autres gens, que le jour me rendra bien assez tôt.
J’aurais traversé Paris. Ses réverbères lécheraient mon passage de leurs ombres immobiles, souriant dans l’éclat terne de leurs yeux amusés, lorsque je descendrais, ivre, les Champs à vive allure sans ne rencontrer personne d’autre que l’écho de mes rêves exaucés. Et je laisserais Paris veiller sur le sommeil, sans heurts, de ma femme et mes gosses, à l’ombre de ses marbres et ses lambris dorés, de ses soldats de pierre qui se jettent et m’escortent à l’orée de la ville assoupie. Et leurs gestes immobiles commanderont au ciel d’attendre que je revienne avant que la clarté du jour ne révèle mon absence.
02/03/05
Aujourd’hui, je me suis levé avec l’impression dérangeante d’être revenu en novembre, avant le début de cette entreprise d’écriture systématique. Mon corps semblait engourdit par des gestes lents et désordonnés, et la brume de mes préoccupations voilait d’une main grise toutes les injonctions pratiques qui, d’ordinaire, surgissaient sans que je doive faire l’effort de les retrouver une à une par crainte d’oublier quelques chose. Malheureusement, cette torpeur ne se limite pas aux affres de mon réveil. Mon après-midi, que j’allais affronter sans entrain, me fit ressentir la cuisante confrontation aux autres comme une épreuve de plus à supporter, sous peine de perdre contenance. Et, les minutes passant, à chaque nouveau contact, je sentais mes paroles se débrider en un flot désordonné et, parfois, incompréhensible. Des mots se répétaient à plusieurs reprises sans trouver de suite logique à leur entêtante recherche de sens. Mes mains ne savaient plus où se poser, glissant compulsivement de ma feuille à mes jambes pour, ensuite, empoigner la table et s’y poser mollement, contrebalançant les déséquilibres occasionnés par mes jeux de pieds incessants. Enfin, il fallut que je croisasse son regard pour me perdre totalement.
05/03/05
Nous sommes à la veille de mon anniversaire. Je n’ai plus besoin de me présenter, tous les miroirs me le rappellent, puisque mon travestissement s’est tant acoquiné de mes semblables que j’arrive, à présent, à me couler dans la foule indigente, toute maladresse bue.
Alors ? Que faire, à présent que je n’ai plus le choix du marginal – celui de tourner le dos à mes acolytes lorsque je ne m’y retrouve plus ? En place et lieu d’un rôle que j’ai déserté de plein gré, je fais le compromis entre la créature que je me rafistole et ma famille qui se raccroche sur ses ruines.
Ainsi, plus que jamais, demeure l’impérieux désir de m’appartenir pour de bon ; volonté égoïste que je n’assume toujours pas mais sans laquelle mes phrases resteront ces longues mélopées sans ailes qui roulent leurs images mal léchées à force de mots incongrus et sans âmes.
Disons que c’est la trame qui leur manque : une idée ne suffit pas, puisque les mots n’ont pas la politesse d’y puiser leur essence. C’est, au contraire, l’idée qui poursuit les mots et les surprend en embuscade, voleuse impénitente d’une liberté si chère à ses créatures libres et à leurs obligés. Comment inverser le désordre des choses ? En me payant le luxe d’une idée toute faite pour y glisser des mots. Mes mots.
20/04/05
J’assiste à l’achèvement de la déstructuration inconsciente de leurs dignités d’âme et d’humanité, sous les coups de boutoir de la gangrène purulente des passions haineuses qu’il cultive avec tant de talent. Quel art, quel mauvais génie a soulevé la méchanceté pataude au rang de cruauté exquise, insidieuse, la recréant sous tant de formes, tant de subterfuges ? Jusqu’où faudra-t-il que ma vigilance poursuive ces pièges tendus à dessein pour assouvir un bourreau que le besoin de faire mal ronge plus que ceux qui le subissent ? Je m’en rends compte au paroxysme de la folie qu’occasionne cette pulsion de nuire à ceux qu’il considère responsables de ses sombres pensées : à chaque fois, c’est au-delà de la haine qu’il nous précipite avec lui, donnant à ces douloureux instants une irréalité criminelle ; le silence et l’oubli brumeux d’un mauvais rêve.
Je n’ai plus écrit depuis quelques temps ; et j’ai changé. On me regarde, on me voit, on me soupèse ; et on m’éprouve. Je suis devenu, pour ces entités égoïstes en amitiés et en passions, un objet digne d’intérêt. C’est ainsi que la plante redresse sa tête, ploie ses bras, ouvre ses mains et s’apprête pour rendre justice au regard des autres, et se bâfrer d’une prétention toute neuve, d’un désir de plaire qui sera son unique engrais, le faisant croître et s’étirer de plus belle.
L’attention appelle l’attention : lorsque les autres vous considèrent digne d’être remarqué, vous vous remarquez à travers eux et vous reconnaissez. Vous prenez conscience de votre corps, et vous ressentez des sentiments nouveaux qui vous enivrent telles de nouvelles liqueurs plus puissantes. Comme tout plaisir, lorsque celui-ci se retourne, et que son revers hideux m’apparaît, je sais confusément que mon orgueil, en me faisant succomber aux autres, m’a livré à autant de raisons d’être à l’épreuve des autres. Ma solitude, dernier reliquat d’une simplicité d’enfant, dernier rempart de l’enfance contre la destruction de l’univers qui m’a permit de subsister lorsqu’on cherchait à me faire rendre gorge, s’est craquelé et me laisse sans ressources. Je crains que ce corps-là m’ait éloigné de l’autre, me détachant de la volonté qui insufflait mes mots.
Si j’écris, c’est pour reprendre place dans des repaires connus et éprouvés. La lâcheté me dicte sûrement cette conduite : je veux retrouver la sécurité que me procurait l’emmurement des mots. Pourtant, la noble idée de l’épreuve du monde en expiation et de l’expérience de ma volonté à persister dans le bien par-delà les tentations nouvelles, bien qu’éminemment religieuse, est une inclinaison que je ressens comme mienne. Et c’est cette ultime conviction, dont les profondes racines irradient sous chaque pouce de réflexion, qui décide de ma conscience et mes actes. Lorsqu’il ne les dirige pas. Hors de terre, le seul signe de sa présence en moi est l’amour, que je ne me peux déraciner sans me détruire. Ce sentiment extrême, dû au rapport aux autres, est la fleur qui émerge en surface, pour témoigner de ce qui m’anime hors de toute terre. Et, contre toute apparence, s’il est vrai que j’ai peur des autres et que je voudrais m’en défaire, j’ai pour eux ce sentiment absolu qui, en se fixant sur l’un d’eux, englobe le monde dans sa personne. Ses pétales ont l’éclat fanatique d’une pulsion. Elles dévorent toutes défenses de l’âme, aussi puissantes soient-elles (la lâcheté qui m’empêche de m’éprouver en eux en est une) ; les retranchent, leur imposant une force hors du commun des sentiments, conscients et provoqués, qui, face à elles ont l’air inoffensives.
21/04/05
Si tu étais un Homme, je te remercierais. Ce jour a marqué ma prise de conscience du rôle salvateur que tu as à présent sur mes humeurs et mon contrôle en moi. Purgé de toute intériorité, j’ai pu affronter les emportements qu’occasionnaient les autres avec une légèreté sans faille. Outre l’impression que tout m’est égal, à présent ; le roc de mes attitudes emplâtrées dans la stricte mesure de chaque accent de ma volonté ne pourra plus se briser, puisque la veille au soir j’ai colmaté ses brèches dans tes pages.
Ma mine a carbonisé tout aspérité, tout parasite susceptible d’altérer la pleine possession de mes gestes et mes paroles, tels que la rancœur, l’aigreur, la jalousie, l’orgueil déçu ; tout ce que suscite en moi l’envie de haine que les autres m’inspirent.
Je ne me suis pas surpris une seule fois perdre contenance lors de mes nombreux entrechats d’esprit et de verbe, sans jamais renoncer au risque exquis que l’aventure de certains choix m’imposaient de relever. La différence est telle avec les jours d’avant que je sais ne pas avoir été le seul à remarquer ce changement : mon contact fut rarement plus serein et enjoué, glissant sue les chausses trappes dont j’étais auparavant le jouet. Et plus rien pour me faire perdre contenance. Je n’ai pas trouvé d’explication autre que ton influence bénéfique sur moi : tu es devenu une drogue que je me prescris chaque soir pour me laver de ma journée et préparer mon estomac à digérer les coups du lendemain sans broncher. Ainsi, je me suis trompé sur ton compte, puisque tu ne me détournes pas du reste de mes écrits. Il faudra juste que j’accepte que, pour l’instant, mon travail d’écrivain, loin d’être la principale victime de mon entêtement à te remplir de mots, n’est pas assez mûre pour excéder quelques lignes à quelques pages maladroites et sans suite.
02/06/05
Je n’ai jamais écrit à personne d’autre qu’à moi-même, ce qui me fait redouter des maladresses qui pourraient prêter le flanc, dans ton esprit, à des interprétations trop hâtives ; comme si mes tentatives fébriles de nous protéger de l’inconscience des sentiments n’y avaient pas suffit. Là, à l’instant où je t’écris cette lettre, je ne peux être sûr que d’une chose : te dévoiler certaines choses est devenu une nécessité. Dès lors, ne pouvant échapper à la fatalité impérieuse à laquelle elle m’accule ; il me faudra m’y rendre. Tu t’étonneras sûrement de la singulière assurance, de la recherche des mots, de la ridicule grandiloquence de mes phrases ; qui jurent pathétiquement avec la terne réalité de mon incapacité à m’exprimer normalement de vive voix, puisque nos conversations se sont immanquablement bornées à ces phrases que tu me reprochais de ne jamais achever…
Est-ce par lâcheté que j’ai préféré t’écrire plutôt que de continuer à m’expliquer à toi en personne ? Accordes-moi au moins le bénéfice de croire aux circonstances plus flatteuses que mon impuissance.
En t’aimant, je me suis aimé un peu.
[…]
09/06/05
Pardonnez-moi, j’ai voulu vivre. Je savais pourtant que je n’y parviendrais pas. Moi, qui, complaisant, m’étais cru emmuré dans ma subsistance douloureuse, je me suis rendu compte de son rôle de trompe-l’œil que seule ma certitude avait permis de soutenir. Il fallut que je me crûsse hors de portée des autres pour tenter de les atteindre. Mon ultime faiblesse fut de voir l’écho de mon désespoir continué en elle ; et d’en avoir été la cause.
12/06/05
Je t’en prie, laisses-moi t’aimer en paix, épargnes-moi ce contact que mon désir opère au détriment du sentiment que je te porte. Ce n’est qu’en me délaissant que tu t’aliéneras mon âme, lorsque le prendre reviendrait à le perdre avec moi.
Ma vie ne tient qu’à l’opiniâtreté de ton obstination.
21/06/05
Ces quelques semaines ont été déterminantes ; puisqu’elles sont les témoins de ma première (et, peut-être, ultime) tentative de donner corps à mon amour, lui rendant une réalité physique qu’elle n’avait jusqu’alors pas pu avoir. Si je ne l’ai pas écrit ici, c’est par une volonté de sevrage volontaire : je veux me préserver. Mais je pense que, de toute façon, je me devrais une mise au point à un moment ou à un autre.
31/06/05
Toutes les choses que j’avais pu dire, jusqu’au 27/05, étaient le fruit d’un long tâtonnement sur un terrain que j’avais pu rendre mien dans une relative mesure ; minuscule, certes, mais assez conséquente pour me permettre de saisir ses formes en mots et l’expliquer abstraitement dans la limite que ma compréhension m’en donnait. Une fois ce labyrinthe de miroirs brisé, l’attraction que me procurait sa contemplation méditative a disparu : tout le reste, il ne me le renvoyait pas puisque je n’en faisais pas partie. Puisque tout son intérêt se limitait à me refléter, il ne pouvait donc plus le faire puisque je m’étais glissé de l’autre côté de mon miroir, avec ces autres qu’il ne voyait pas, abandonnant ce qui me protégeait et me préservait des autre. M’abandonnant, enfin.
Lettre à Ancelles :
Il y a ceux qui se font aimer, dont l’empreinte s’anime naturellement sous la main de l’autre. Et il y a ceux qui aiment. Voilà dix ans que je t’ai vu pour la première fois. Est-ce la solitude plutôt que le poids des sentiments contraires qu’on m’a fait porter qui déterminera cette rencontre incongrue ? Tu es entrée en moi pour me hanter dans toute la démesure d’un destin qui vous guette, et ce rêve commencé par une autre s’est empreint d’une dimension telle que ma perte ne fut jamais aussi parfaite qu’au cours des jours qui suivirent.
Aujourd’hui, la conscience me pousse à me convaincre d’une évidence que je soupçonnais en coupable : je suis ici parce que tu m’y as poussé, pour être plus près de toi, humer ton air, glisser mes pas dans les tiens, rejoindre tes gestes et continuer mon rêve.
Ma condition d’adulte avait disjoint la pure déraison de mes rêves et la coupable attraction d’un désir qui ne t’as heureusement jamais frôlé. Je regrette cette exclusive quête d’alors, lorsque, tout à mon univers de gosse, j’avais bâtis un monde par ma seule liberté d’entraver mes pensées. Tu en es la figure la plus préservée, celle que la contrainte des pulsions n’est pas parvenu à broyer. Lorsque la première de celles que j’ai aimé s’est déchirée, salie, fourvoyée, emportant avec elle toute l’essence de ce que je ressentais pour elle, pour ne laisser que la souffrance d’un être cher qu’on n’a pas fini de perdre, toi, tu es restée conforme à l’idée que tu étais pour moi, intouchable par la dictature des corps ; puisque tu en as aimé un autre, que tu l’aimes sans doute encore, et je t’en donne mille fois raison. Cette fidélité des sentiments qui t’anime est
la mienne. C ’est pourquoi je t’aime d’autant plus que tu l’aime encore.
C’est en vous obstinant dans votre chemin commun que vous me laissez t’aimer librement, puisque tu restes cette fille qui avait les sentiments pour elle. J’ai accepté ma condition d’épave ouverte aux quatre vents, mais ma proue ne s’est pas décrochée de son socle, guidant mes sentiments comme on contraint à subsister aux vagues qui vous renflouent au fond. Je n’ai pour moi que moi-même, mais c’est la présence de ces autres entités secrètes, et de toi en particulier, qui m’ont laissé la chance de faire face à toutes les épreuves capables de vicier, pervertir mes sentiments, puisque tel était leur but avoué.
En te continuant, tu as sauvé un lambeau de ces précieuses certitudes auxquelles je m’accroche : je sais que tu existes, fidèle à tes sentiments, toute à ton amour de gosse à toi, et c’est pas ton exemple que je me détermine, m’empêchant de me raccrocher au porte manteau des vies déches.
Il est trop tard pour moi : plus personne ne m’aimera comme un seul. Pourtant, cette pensée ne m’empoisonne pas. Je me refuse à continuer la chute de mon …
C’est elle qui me permet de croire encore possible cette quête sentimentale héritée de l’enfance. Je suis ici, en quelques sorte, en pèlerinage amoureux, décidé à me couper de tout pendant trois semaines, au sein d’un autre monde, qui, lui aussi, n’est pas le mien.
Je viens te rendre hommage.
Tu ne sauras heureusement jamais cela ; les autres non plus d’ailleurs. Et c’est tant mieux. Je t’aime. J’aime t’aimer. Sans les sentiments que tu me procures, dieu seul sait ce que je serais à présent. Je t’en serais toujours redevable, et la seule façon de te rendre la pareille me sera interdite.
Fais que je ne t’oublie jamais.
29/07/05
Je suis fatigué. Il y a quelques mois, j’en étais encore à décrire avec un bonheur ineffable ma condition de ruine ambulante, m’instituant en martyre lorsque tout s’écroulait autour de moi, ridicule et superbe, mon crayon à la main, tendu en dehors du trou où s’enfonçait ma tête.
Aujourd’hui, il n’y a plus d’urgence, mais la situation reste la même.
Mon travail piétine, je me languis d’aime, et ma pulsion d’écrire attend l’urgence pour s’enclencher.
30/07/05
Chaque soir, à Ancelles, j’ai pensé à la personne dont j’avais pris
la place. Qui , sinon elle, a donné un sens à mon emmurement volontaire dans un univers qui n’est pas le mien avec des amis qui ne sont pas les miens. Ce ciel était en tous points celui de New York. Là-bas, c’était un souvenir que je ramenais à moi, pour la laisser se répandre librement dans mes pensées, alors qu’elle tentait, jusque là, de se rappeler à moi par à coups, butant contre les autres.
Je l’ai appelé à moi, je me suis offert à cette réminiscence de mon enfance avec d’autant plus de jubilation qu’une sensation aussi exclusive et pure me manquait. La chaise est morne et tiède, elle n’a rien d’un aboutissement ; c’est une fin. Cultivons le désir comme un fruit, sans la pervertir dans le besoin de
la concrétiser. La faim est une fin en soi. Or, d’ans ce cas-là, il n’y a pas de désir, donc pas de faim. Enfant, je n’avais pas de corps. Lorsqu’on n’a pas l’organe qui nous oblige à ressentir autrement, on est libre de se créer une façon inédite et libre de ressentir autrement. Le ventre du désir ne pouvait pas exiger sa chair, puisqu’il n’avait pas possédé ma passion : je ne connaissais donc pas
la faim. Il a fallut que je me rende dans ce lieu perdu, mettant de côté toute vie autre que celle qu’il convenait pour encadrer le microcosme de la colonie, pour, qu’enfin, à la fin du jour, une fois libre, je te retrouve sur le balcon de la chambre, entre le ciel et moi, omniprésente. J’étais entré par effraction dans un univers qui avait été le tien, ou tu avais aimé, rit plu.
Lui et oi vous étiez tenus l’un à l’autre, embrassés, discutés d’un avenir commun… Tous ces instants volés que je retrouvais en suspension dans l’atmosphère de ce morceau de monde me rendaient à mes amours d’antan, et moi, l’enfant esseulé, je m’introduisais dans un bonheur qui, à défaut d’être le mien, allait le devenir.
31/07/05
Pour quelqu’un qui aime la multitude, et la solitude qu’on en retire, Paris est une aubaine. Les couloirs de métro, les halls de gare monumentaux, les parvis de cathédrale, les rues commerçantes sont autant de carrefours pressés, où se croisent et se décroisent les foules, sans se voir ; sans me voir. Pourtant, aucun de ces lieux encombrés n’égale les aéroports. Il suffit de s’y laisser porter par les groupes de voyageurs encombrés de leurs sacs, s’asseoir entre les touristes en correspondance, poursuivre les bancs de slaves filiformes, ou de manger près d’une famille d’européens en partance pour les îles : on assiste alors à de véritables scènes de vie, venues s’échouer depuis les quatre coins du monde, dans les dédales de ce lieu de transit humain.
J’essaie de me convaincre, depuis un mois, que la capacité de mon enfance à continuer ma réalité dans la pratique de mes rêves alanguis est intacte. Ainsi, pendant trois longues semaines, me suis-je cloîtré dans un univers étranger au mien, dans le seul but de recapter un de ces ouvrages que mon enfance avait façonné chaque nuit ?
10/08/05
J’y pense et repense encore, sans arriver à étouffer cette évidence qui, depuis une semaine, retarde d’autres écrits : je suis convaincu que la prose plate gâche les mots pour en dire souvent bien moins qu’un poème. Cette antique langue, usée par l’assaut des génies qui l’ont faite, ne peut plus transcender sa perception que par l’abstraction de son sens premier, pour suggérer d’autres compréhensions, et les élever à l’ordre de perceptions. Ce n’est plus (seulement) à l’intellect qu’on s’adresse, mais aux sens.
19/08/05
On a tous la liberté, en somme, de préférer notre conscience à notre tranquillité. C’est ainsi que, une fois fâché, l’homme libre ne ravale pas ses aigreurs et entre dans une fureur folle, ou se braque, sans prêter attention aux conséquences qu’a sa conduite, bien que bénéfique du point de vue personnel comme défaussoir de conscience, sur la conscience de ceux qu’elle vise. Je ne l’ai pas.
Acculé à subsister au milieu d’un nid de consciences torturées qui se grippent librement sans se soucier de l’étendue des dégâts qu’elles suscitent, se brûlant l’une l’autre, jusqu’à se détraquer parfois, imprévisible ; j’essaie d’étouffer ma conscience, convaincu que cet acide que je ravale sans cesse pour ne pas le vomir est un moindre mal comparé à ce qu’il suscitait une fois confondu aux autres.
Je ne peux pas m’abandonner à la colère salvatrice, protester est devenu très risqué, et les injustices que je subis ne trouve pas assez de réponses, pour, justement, ne pas en engendrer d’autres. Il y a d’ailleurs souvent cette volonté, pour ceux qui me blessent, de me faire réagir pour pouvoir entrer dans l’escalade, légitimer
la suite. On
en est arrivé à un tel degré que la violence n’est plus rien : une conscience normale qui réagit normalement éprouve sur le champ un remord qui annihile sa réaction disproportionnée. Face à moi, nul remord ne vient altérer la puissance de frappe de ces consciences déchaînées de toute humanité. Je n’ai alors qu’une seule solution : celle qui me prive de tout droit de réagir pour me recroqueviller sous la folie en attendant qu’elle passe, prisonnier de son bon vouloir détraqué.
Un mois plus tôt, je rêvais de sa présence, happant chaque microparticule du souvenir d’elle avait laissé là-bas. Il y a un mois, je n’imaginais pas de plus belle chose que celle d’être près d’elle, la voir un peu, après toutes ces années…
Il y a un mois, aurais-je pu imaginer ne serait-ce qu’une minute qu’elle allait me croiser à des milliers de kilomètres de là, à l’endroit le plus improbable qui soit ? A l’instant même où j’abandonnais toute idée de la voir, je l’ai eu près de moi. Mais le bonheur est traître. Cette inaltérable traîtrise, qui me poursuit depuis dix ans, et due – je le sais – à mon incapacité à l’accueillir sans entraves, puisque ma conscience est prisonnière, bâillonnée, perdue aux fils que mes marionnettistes tirent au gré de…
29/08/05
Chaque fois, c’est un cran de plus qui est franchit, irrémédiablement. On ne se rend pas compte de l’infinité des ressources de destruction que peut receler l’Homme lorsque ses inhibitions sont vaincues ; elle les a rogné définitivement, de par son passé et pour le reste de ses jours. Exposée à jamais à sa destruction. J’observe avec effroi le choc métallique d’une haine libre de s’épancher sur sa cause, proie enchaînée à son accomplissement. Qui souffre le plus des deux ?
L’un a souffert brutalement, dans l’éclair de la révélation qui l’a enfanté. L’autre souffrira en repentir tant qu’il en sera capable.
Moi, j’ai enfin réussit à m’extraire autant que possible du jeu macabre qui se joue chaque jour en huit clos avec nous ; j’ai renié ma place dans la famille, en reniant mes sentiments et ma liberté d’agir et de réagir. Je me suis rendu compte que seule une conduite était viable : être son réceptacle muet et consentant, au risque d’en ébrécher encore plus certaines.